Les Carnets du Major Quinn – Retour sur les événements/ Le réveil du volcan

Papillon-tsunami©jackydegueldre2004

« Il est difficile de maintenir une position face aux événements. »
Miyamoto Musashi, Traité des cinq roues, XVIIe s.

Maître Musashi vivait au XVIIème siècle et, plus encore qu'un sabreur légendaire, était un grand stratège et un vrai sage. Quand il énonçait un postulat stratégique tel que celui-là, il savait qu'il ne parlait pas que d'arts martiaux, de positions tactiques et d'événements guerriers, mais que ce qu'il observait s'appliquait aussi aux forces de la nature comme à tous les domaines de la vie.
Il avait d'ailleurs énoncé neuf principes de vie, dont deux au moins me paraissent particulièrement pertinents en ce moment.
En toutes choses, s'habituer au jugement intuitif.
Connaître d'instinct ce que l'on ne voit pas.
Nous manquons terriblement de Maîtres Musashi face aux événements catastrophiques à répétition qu'inflige désormais la nature à l'homme. Qui, il est vrai, en a infligé bien d'autres à son environnement naturel durant le dernier millénaire.
Cette fois, il a suffi qu'explose le couvercle d'Eyjafjallajokull, volcan islandais supposé en profond sommeil, pour non seulement paralyser tout le trafic aérien d'une grande partie de l'Europe, mais probablement aussi bouleverser durablement un certain nombre d'existences, jetées soudain dans le désarroi ou la précarité. On n'a pas fini d'en parler. (Et je ne parle même pas des familles islandaises déjà secouées par un séisme d'un tout autre ordre, économique et financier celui-là).
Les prévisionnistes, vulcanologues, sismologues, géophysiciens et autres analystes des risques n'avaient-ils donc rien pressenti ou vu venir? Ironie du sort ou coïncidence troublante, la chaîne publique franco-allemande Arte diffusait hier soir encore un passionnant documentaire sur une équipe de chercheurs italiens occupés à fouiller les fonds du Détroit de Messine pour y localiser – avec succès - un volcan légendaire en sommeil lui aussi, un monstre sous-marin encore plus grand et plus puissant qu'Eyjafjallajokul. Une chaîne volcanique en fait, qu'ils ont baptisée Empédocle, du nom antique de ce philosophe grec, vaguement prophète, fasciné par le feu et mort suicidé, dit-on, dans les fournaises de l'Etna.
Après Eyjafjallajokul, le réveil d'Empédocle?
La redécouverte récente du massif (30 x35 km à la base!) volcanique Empédocle, jadis connu des Anciens sous le nom du Terrible, est la preuve que l'on peut, à partir des intuitions d'une paire de scientifiques opiniâtres (dont, en l'occurrence, un historien), présumer de ce que l'on ne voit pas encore et ainsi en évaluer sérieusement les risques. Or, pour la Sicile précisément, l'histoire ancienne (cités détruites par des vagues géantes) et même l'histoire récente (reflux soudain des eaux littorales vers 1960, navires renversés par des vagues dites « scélérates » à l'origine méconnue) portent les traces évidentes d'événements tectoniques ou sismiques qui pourraient bien préfigurer un tsunami majeur dans le bassin méditerranéen...
Ceci n'est qu'un exemple. Il ne s'agit pas d'être alarmiste mais d'être mieux à l'écoute et à l'affût des événements naturels. Oserais-je dire des grandes colères de Gê, la déesse mère-nature. Le tsunami dans l'océan Indien à Noël 2004 (période et événement auxquels réfère l'illustration ci-jointe) avait lui aussi pour cause un événement sous-marin. 12.000 morts estimés au début, 284.000 au bilan final. En comparaison, les vagues de la récente tempête Xynthia en Vendée n'ont fait que 65 morts. Meurtrier clapotis. Mais l'homme, pourtant, s'accroche à toute une région désolée où il eût mieux valu ne pas construire... 
Pendant ce temps-là, tsunamis et séismes de magnitude 7 ou 8 menacent ou continuent à frapper, en Indonésie, au Chili, en Chine, aux Philippines. Imprévisibles, disent encore certains.
Sans doute. Ce qui est en tout cas très prévisible, c'est qu'il va devenir de plus en plus difficile de maintenir une position face aux événements. Et aux éléments déchaînés. Il y a au moins quatre siècles que nous en avons été avertis.
JD17042010


P.S. Cet article a été publié in extenso, sous le titre "Le réveil du volcan", dans le quotidien La Libre Belgique du 19 avril 2010, p.37.